Japon; catastrophe de Fukushima
Pollution durable liée aux rejets en mer

Le Monde 5/04/2011

Tout en déployant une batterie de solutions pour tenter de limiter la contamination de l'environnement terrestre et marin de la centrale de Fukushima, Tepco a décidé de rejeter dans la mer 11 500 tonnes d'eau radioactive. Nous sommes vraiment désolés pour cette région et pour ceux qui sont concernés, a déclaré l'exploitant, en précisant que la radioactivité de ces effluents était environ 100 fois supérieure aux seuils autorisés.

Le gouvernement japonais a assuré qu'il n'existait pas d'autre alternative, Tepco étant contraint d'utiliser les capacités de stockage du site pour de l'eau encore plus radioactive ayant servi à refroidir les réacteurs.

Les mesures effectuées depuis plusieurs jours dans l'eau de mer à proximité de la centrale montrent une forte contamination du milieu marin, indique l'Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) français. Certains de ces radionucléides, solubles, vont être transportés par les courants et se disperser. D'autres ont tendance à se fixer. " Des radioéléments " persisteront plusieurs années, si bien que certaines espèces végétales ou animales pourraient être contaminées à des niveaux significatifs. L'IRSN estime nécessaire la mise en place d'un programme de surveillance radiologique des produits de la mer venant des zones du littoral japonais les plus impactées.

Pierre Le Hir

Le risque naturel met au défi la sûreté nucléaire; Le directeur de l'Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire, Jacques Repussard, demande plus de moyens
Vers un réexamen des piscines de combustibles usés

Un enseignement de l'accident de Fukushima est que les piscines de combustible usagé sont une source de problèmes importants, a dit la ministre de l'écologie, Nathalie Kosciusko-Morizet sur France Inter, lundi 4 avril. C'est quelque chose qui, peut-être, a été insuffisamment regardé sur l'ensemble des réacteurs et peut-être aussi sur l'EPR. Dans les réacteurs français et japonais, les combustibles usés sont refroidis un temps dans des piscines situées hors de la protection de l'enceinte de confinement. Dans l'EPR, elles sont situées dans une autre enceinte.

ENTRETIEN

Jacques Repussard dirige l'Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), chargé en France de la recherche dans ce domaine. L'IRSN sert aussi d'appui technique à l'Autorité de sûreté nucléaire (ASN), qui contrôle les installations et prépare la réglementation.

Quelles leçons peut-on déjà tirer de l'accident de Fukushima ?

Dans tout accident nucléaire, tout accident technologique, il y a toujours trois composantes. D'abord l'élément initiateur, en l'occurrence dans le cas de Fukushima un aléa naturel : le séisme puis le tsunami. Ensuite, le comportement de l'installation : en quoi sa conception a permis à cet élément de déclencher un accident. Et le troisième élément, c'est la façon dont les hommes ont réagi.

Sur les trois grands accidents graves dans l'histoire qui sont connus du public, Three Mile Island, Tchernobyl et Fukushima, seul ce dernier a été engendré par une catastrophe naturelle. C'est l'élément nouveau, et c'est cela qui secoue le monde nucléaire, le met au défi. Globalement, le retour d'expérience de Fukushima prendra des années. Il faudra le mener à fond dans un pays comme la France, qui a fait un choix nucléaire très univoque, difficilement réversible.

Le premier ministre a demandé un audit du parc nucléaire d'ici à la fin de l'année. Peut-on faire un travail sérieux en si peu de temps ?

Oui : l'Allemagne s'est donné seulement deux mois. Je pense qu'il est possible de faire en peu de temps un audit sur des points précis, comme le risque d'inondation ou l'aléa sismique. Pour l'inondation, on peut très bien envisager la rupture d'une digue et voir dans ce cas si le site en aval perd ses ressources électriques de secours. Un tel examen est très rapide.

En 2003, une controverse sur le risque sismique entre votre institut et EDF a été tranchée par l'ASN en faveur de l'industriel. Est-il urgent de revoir cette question ?

Pas plus après Fukushima qu'avant. L'IRSN regrette que dans cette affaire, les discussions soient restées inachevées.

Mais à mon sens, il faut dépasser ces débats d'experts, car quel que soit le tremblement de terre de référence que l'on retienne, le risque d'être pris de court par un séisme encore plus important existera toujours. C'est aussi vrai dans le cas d'une inondation. Il faut donc peut-être hausser la digue, mais aussi prévoir qu'elle peut de toute façon être submergée et se préparer à cette situation.

Est-ce pour cela que vous considérez les normes " accidentogènes " ?

C'est une formule, mais c'est vrai qu'elles sont par nature le reflet de l'expérience passée. Donc si on ne se fonde que sur elles, cela revient à conduire avec un rétroviseur, élément tout à fait essentiel mais pas suffisant. C'est pourquoi, du point de vue de l'IRSN, il faut aussi préserver une capacité d'anticipation, sur un socle scientifique. Il faut que le débat entre les industriels et nous puisse nourrir des progrès et pas seulement constater (ou non) une conformité. Cela vaut aussi bien pour la technologie que pour la prise en compte des aléas naturels et des comportements humains.

C'est ce qui a été fait après Three Mile Island, après Tchernobyl. Mais à chaque fois, au bout d'une génération, apparaît une sorte d'accoutumance au risque. On dit : " Ça y est, maintenant les problèmes sont résolus. " S'agissant d'installations qui ont une durée de vie d'un siècle, entre le moment où on les bâtit et où on les démantèle, il ne faut pas relâcher l'effort sur la sûreté et la radioprotection. D'autant que la mémoire humaine est plus courte que les technologies que nous utilisons. C'est aussi un problème de société.

Nous militons donc pour que l'analyse de ce qui est arrivé à Fukushima ne soit pas seulement un audit rapide, une correction des normes et de certains éléments évidents : il faut que cela conduise à faire avancer les recherches pour faire reculer le risque.

Avait-on évalué le coût d'une remise à niveau parasismique du parc français ?

Ces coûts sont forcément élevés. Mais celui d'un accident est tellement énorme ! Pour l'exploitant, il se compte en prise de risque sur sa situation boursière, comme on le voit avec Tepco. C'est beaucoup plus que le prix du réacteur en cause. Et pour un pays, cela se compte en point de croissance. Face à cela, les coûts des travaux de renforcement sont peu de chose, de plus ils contribuent à l'activité, ce qui n'est pas négatif du point de vue de l'économie nationale.

Si la nature est imprévisible, est-on condamné à l'accident ?

Dans le secteur nucléaire, on utilise des études probabilistes pour dimensionner les installations : on prévoit des redondances, des systèmes de secours, avec l'objectif qu'il n'y ait pas plus d'un accident par réacteur tous les cent mille ans.

Or sur le parc mondial, 14 000 années-réacteur sont déjà passées, et les statistiques montrent qu'on est à 0,0002 accident grave par an, soit vingt fois plus qu'attendu selon les études probabilistes, qui ne savent pas bien prendre en compte l'aléa naturel et le facteur humain.

Le nucléaire fait jeu égal avec l'industrie chimique. C'est insuffisant. On peut donc se poser la question : l'homme est-il en mesure de maîtriser cette technologie pour diviser au moins par deux ce risque d'accident ? Y a-t-il une barrière ? Ce serait une conclusion inquiétante, car cela signifierait qu'avec 1 000 réacteurs installés, un accident grave se produirait en moyenne tous les dix ans, ce qui n'est pas supportable.

Il faut donc consolider la défense en profondeur vis-à-vis de l'aléa naturel, humain - terrorisme compris - et continuer à travailler sur la réduction des conséquences des accidents. Les crédits de recherche de l'IRSN sont en ce sens des investissements de la nation. Or dans le " grand emprunt ", il n'y a rien pour la sûreté nucléaire, alors que le CEA a reçu des moyens pour développer un nouveau réacteur rapide. C'est typique d'une époque où l'on pensait les problèmes de sûreté résolus.

Propos recueillis par Hervé Morin

En France, l'étude impossible sur l'impact des retombées de Tchernobyl

DEPUIS TROIS ANS, l'épidémiologiste Florent de Vathaire attend que l'Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) lui fournisse ses estimations des quantités d'iode 131, un élément radioactif, qui se sont déposées dans l'environnement en France, à la suite de l'accident de Tchernobyl.

Ces données sont indispensables, selon ce directeur de recherche à l'Inserm (UMR 1018, Institut Gustave-Roussy de Villejuif), pour mener à bien une étude demandée en 2000 par Bernard Kouchner sur les doses de radiations reçues et les facteurs de susceptibilité au risque de cancer de la thyroïde.

Déjà auteur de travaux sur les cancers pouvant être liés aux essais nucléaires français dans le Pacifique, M. de Vathaire est à la tête d'une des rares équipes françaises d'épidémiologistes travaillant sur les effets possibles des radiations. Cette étude a interrogé par questionnaire 850 personnes de l'est de la France ayant eu un cancer différencié de la thyroïde et qui avaient moins de 15 ans au moment de l'accident. Les enquêteurs ont fait de même avec 850 témoins non atteints de cancer, tirés au sort dans la population des mêmes départements allant de l'Alsace à la Corse.

Notre intention est de classer la population étudiée en quelques catégories, selon l'importance du taux de radiation et celle d'autres facteurs de risque, assure M. de Vathaire. Les études épidémiologiques retrouvent une augmentation des cancers de la thyroïde chez des personnes ayant généralement été exposées à une dose d'au moins 50 millisieverts. Dans la population interrogée, figurent probablement des gens ayant reçu quelques dizaines de millisieverts, pas très loin de ce niveau.

" Erreur méthodologique "

Ne reste plus qu'à récupérer les cartes de dépôts radioactifs de l'IRSN.La demande en a été faite il y a trois ans et nous n'avons toujours pas de réponse, déplore le chercheur.Nous n'avons pas voulu livrer nos données car une étude épidémiologique fondée sur la cartographie des retombées n'a pas de sens, indique Jacques Repussard, directeur général de l'IRSN. Ce qui gouverne le risque, c'est essentiellement la contamination à travers l'alimentation, dit-il, et seulement pour des cas extrêmes d'autarcie, imaginables en Corse, par exemple. Nous avons voulu éviter à M. de Vathaire une erreur méthodologique grave, mais il n'a pas voulu l'entendre, regrette M. Repussard. L'épidémiologiste déplore pour sa part une gestion politico-scientifique des données ayant trait au nucléaire.

Paul Benkimoun (avec Hervé Morin)

Mis en ligne le 08/12/2010