le Monde: 3 avril 2011

Gaz de schiste: Un eldorado empoisonné

Dimock, Montrose (Pennsylvanie), Ossining (New York) Envoyé special Aux Etats-Unis, les riverains de gisements de gaz de schiste en mesurent les désagréments : de l'eau jaunâtre au robinet, du méthane sous la douche
camion citerne amenant des produits chimiques au chantier? le chantier de forage le forage terminé en exploitation; du gaz sera capté ici durant des décennies!
Il n'oubliera jamais la date : c'était un 11 septembre. On était en 2008 et Craig Sautner, 58 ans, installateur de câbles téléphoniques, a voulu se laver les mains au retour du travail. L'eau était sale " avec des bulles jaunâtres ". De l'eau gazeuse dans le robinet ?

Il s'est souvenu que, quelques mois plus tôt, il avait signé un bail de cinq ans autorisant la société gazière texane Cabot Oil & Gas à forer son lopin. Dimock (Pennsylvanie), village des contreforts de la chaîne des Appalaches (1 300 âmes sur 2 600 hectares de forêt), est situé sur le gisement de Marcellus, qui couvre quatre Etats (Pennsylvanie, New York, Ohio et Virginie-Occidentale). On savait depuis longtemps que du gaz était là, sous la roche, mais on ignorait en quelles quantités. Après prospection, on sait : ce gisement contiendrait des centaines de milliards de mètres cubes de gaz. Et la folie de l'extraction s'est emparée de la région. Jusqu'à ce que des résidents, ceux pour qui le gaz de schiste est devenu une malédiction, s'organisent.

A Dimock se joue une bataille comme, de M. Smith au Sénat (1939) jusqu'à Erin Brokovich (2000), l'imagerie américaine en raffole : celle de citoyens en butte à des entrepreneurs roués qui dictent leur loi à des élus véreux. Tout commence en 2007. Cabot engage ses premières prospections. Aux habitants, elle propose de louer un bout de leur terrain 25 dollars l'acre (0,4 hectare) pour y forer - aujourd'hui, le prix a monté jusqu'à 9 000 dollars !

Bientôt, la campagne présidentielle débute. C'est à celui qui protégera le mieux " l'indépendance énergétique " américaine. Le pétrole est cher, le charbon sale, le nucléaire risqué... " Le gaz naturel devient la panacée ", dit Paul Gallay, directeur exécutif de l'association écologique Riverkeeper. En 2009, une campagne de promotion du gaz naturel envahit les télés. En trois ans, la part du gaz de schiste dans la production gazière aux Etats-Unis n'a cessé de croître.

Celui-ci est enfoui dans une trentaine d'Etats, entre 1 500 et 2 500 m et sous une couche rocheuse (le schiste) plus ou moins dure et épaisse. Pour y accéder, on fore des puits tous les demi-kilomètres et on injecte transversalement dans chacun d'eux de 10 à 25 millions de litres d'eau mélangée à du sable et des composants chimiques (benzène, acide borique, toluène, acide hydrochlorique, ammoniaque, etc. la liste exacte reste inconnue), générant un mini-séisme qui fracture la roche. Le gaz remonte par les failles créées. Dimock compte 126 puits, 55 autres s'y ajouteront cette année.

Comme beaucoup, Craig garde des échantillons d'eau de son robinet : un liquide jaunâtre chargé de particules issu de son puits personnel, alimenté par la nappe aquifère locale (comme souvent aux Etats-Unis, le village n'est pas relié à un réseau public de distribution).

" Avant, dit-il, notre eau était pure. Là, ma fille a fait un malaise sous la douche : du méthane jaillissait avec l'eau ! Les vêtements sortis de la machine à laver étaient foutus, les plats puaient après lavage. " Sa femme et ses enfants ont vu leur peau se couvrir d'eczéma. Scott Ely, 38 ans : " Nos enfants de 6, 7 et 8 ans se plaignaient de migraines. On a compris : l'eau empestait le gaz. Ma tante en avait tant qu'elle a appelé les pompiers. Cabot a dit aux gens de cesser d'utiliser leur eau et a commencé à nous approvisionner. "

Ron Carter, un homme âgé, explique que le gaz avait " tellement envahi les canalisations qu'on pouvait "allumer" le liquide sorti du robinet. Ils m'ont dit : "Laissez reposer votre eau vingt-quatre heures, le gaz s'évaporera et elle sera excellente" ", se souvient-il. Le pire, ajoute Janet, sa belle-fille, " c'est le déni de responsabilité. "Que voulez-vous de nous ? On n'est pas la compagnie des eaux", nous a dit l'avocat de Cabot ".

George Stark, porte-parole de la firme en Pennsylvanie, assure que sa société n'a rien à voir avec toutes ces émanations : " Les problèmes des gens n'ont aucun rapport avec les forages par fracturation, puisque nous n'extrayons pas de méthane et que les produits chimiques injectés ne se retrouvent pas dans leurs robinets. " Pourquoi, dès lors, sa compagnie accepte-t-elle de leur fournir de l'eau ? " Nous voulons aider les communautés. "

Aujourd'hui, l'exploitation du gaz de schiste pose trois types de problèmes aux Etats-Unis. D'abord, les entreprises ne récupèrent que les deux tiers du magma liquide ensuite envoyé vers des compresseurs qui séparent le bon gaz de l'ivraie chimique. On soupçonne le reste de remonter au sol ou de se déverser dans les nappes phréatiques - d'où l'eau polluée des puits des particuliers. Ensuite, les déchets sont souvent mal traités. Enfin, les déchetteries stockent les résidus en plein air et en répandent aussi dans les rivières.

Que contiennent-ils ? Nous avons rencontré un salarié de Cabot. Anonymement, il dit ceci : " J'ai souvent demandé aux gens d'Halliburton - la société de forage - ce qu'ils ajoutent à l'eau. "Tu ferais mieux de cesser de poser la question", rigolaient-ils. " Conrad Voltz, de l'université de Pittsburgh, a testé les eaux fluviales : des niveaux de bromure, de strontium, de chlorure et d'autres contaminants dépassent jusqu'à 10 000 fois les normes légales.

Après une enquête du New York Times, Lisa Jackson, la directrice de l'EPA, l'agence fédérale de protection de l'environnement, a demandé à la Pennsylvanie d'imposer des tests de radioactivité approfondis aux sociétés gazières et de retraitement des déchets aqueux. Mais, disent les insurgés de Dimock, Cabot exploite la crise économique pour mobiliser en sa faveur.

La firme a financé le républicain devenu gouverneur de Pennsylvanie Tom Corbett, très favorable au gaz de schiste. Le lobby gazier est actif au Congrès. Il hurle chaque fois que -l'EPA " outrepasse ses prérogatives ". Le 9 mars, dans l'Examiner, le quotidien du coin, Kevin Johnson, de Montrose, à 15 km de Dimock, dénonçait une coterie de pisse-vinaigre qui veulent " empêcher notre région de bénéficier du boom gazier ".

Chez Riverkeeper, M. Gallay, qui fut dix ans contrôleur de l'administration de préservation de l'environnement dans l'Etat de New York, se veut " raisonnablement optimiste ". " On est à un moment charnière, dit-il. L'enjeu devient national. " Comme l'a montré le documentaire nominé aux Oscars, Gasland, diffusé sur Canal+ lundi 4 avril à 22 h 20, les pollutions dangereuses liées au gaz de schiste sont constatées des Appalaches au Texas et du Colorado au Wyoming.

L'Etat de New York a adopté un moratoire sur les forages. L'opinion s'émeut de plus en plus. Peut-on exploiter le gaz de schiste en respectant l'environnement ? " Impossible de répondre tant qu'on n'a pas pris les mesures adéquates, assure M. Gallay. Il faut changer complètement d'approche dans la manière de forer, d'extraire et de traiter les déchets, imposer des normes claires, doter les organes de contrôle public de personnels nombreux et formés ; enfin, il faut mettre fin à l'impunité des sociétés d'exploitation. Si c'est acquis, on peut imaginer une technologie propre. "

Par " impunité ", M. Gallay vise ces lois de 2005 concoctées par le lobby pétrolier et gazier avec le vice-président Dick Cheney (ex-PDG d'Halliburton), qui exemptent ses entreprises de respecter la plupart des injonctions législatives sur la propreté de l'eau et de l'air. Elles refusent ainsi avec entêtement de dévoiler la liste des produits injectés dans la roche : " secret professionnel "... M. Stark assure cependant que cette liste sera " bientôt publique ". Pourquoi ne pas l'avoir déjà divulguée ? La chose doit d'abord se négocier avec les autorités...

En Pennsylvanie, un rapport public d'août 2010 constatait 1 435 violations des normes environnementales par ces compagnies. En attendant, cela fait deux ans que les Sautner, Ely, Carter et 34 autres familles de Dimock sont quotidiennement approvisionnés par Cabot en eau " propre mais non potable " pour les usages domestiques, et en bouteilles pour boire et cuisiner. L'idéal, dit Ron Carter, eût été de bâtir un château d'eau. Mais Cabot a refusé le financement. " Ça ne lui aurait coûté que quelques millions de dollars ", sourit-il. Ron a sa théorie : " Ils ont refusé parce que, s'ils payent pour nous, ils devront payer dans des centaines d'autres lieux. "

Douze familles de Dimock attaquent Cabot. Le juge a fixé le début des audiences au 12 février 2012. La firme négocie une éventuelle transaction. Prudentes, les grandes compagnies pétrolières laissent les moyennes, comme Cabot ou Chesapeake, essuyer les plâtres. Avant de se lancer dans la " ruée sur le gaz ", elles attendent de voir quelles régulations seront adoptées.

" On ne peut même plus partir d'ici. On a un emprunt sur le dos et désormais notre maison a perdu 85 % de sa valeur, dit Julie Sautner. On ne peut plus choyer nos petits-enfants chez nous pendant les vacances, leurs parents veulent les protéger de notre environnement pourri. Peut-être que le gaz de schiste est naturel, monsieur, mais son extraction est une vraie saleté. "

Sylvain Cypel

En France, la mobilisation contre le gaz de schiste s'étend

DEPUIS plusieurs mois, la mobilisation anti-gaz de schiste gagne les villages les uns après les autres, dans le sud de la France : les pétitions pleuvent, les manifestations grandissent.

L'objet de la colère ? Trois permis d'exploration accordés en mars 2010 par Jean-Louis Borloo, alors ministre de l'écologie, à Total et à l'américain Schuepbach Energy - en discussion avec GDF-Suez - pour aller sonder les richesses gazières des sous-sols de l'Aveyron, de l'Ardèche et de la Drôme. Et ce sans qu'aucun débat public soit lancé, comme l'autorise d'ailleurs le code minier créé par Napoléon et qui reste la référence. " De mémoire de militant écolo, je n'ai jamais vu de tels rassemblements depuis les belles heures du combat antinucléaire dans les années 1970, s'étonne Alain Chabrolle, vice-président Europe-Ecologie du conseil régional de Rhône-Alpes. Ceux qui se battent, jeunes et vieux, viennent de tous les horizons politiques. En réalité, ils n'ont pas supporté qu'on leur subtilise leur territoire pour des forages dont personne ne maîtrise les conséquences sur l'environnement et la santé. "

Face à cette levée de boucliers, le gouvernement a préféré reculer. Début février, Nathalie Kosciusko-Morizet, qui a remplacé M. Borloo au ministère de l'écologie, a annoncé le gel de tous les travaux d'exploration avant les conclusions d'une mission d'évaluation des enjeux environnementaux, qui devrait rendre un rapport d'étape mi-avril.

Le président du groupe UMP à l'Assemblée nationale, Christian Jacob, a déposé une proposition de loi pour interdire l'exploitation des gaz de schiste et " abroger " les permis en cours, " en application du principe de précaution ". Il redoute des conséquences environnementales " extrêmement néfastes ".

Marie-Béatrice Baudet