Témoignage d'un facteur d'orgues: Bernard Aubertin, Courtefontaine Jura fabrique le nouvel orgue de St Louis en l'Île de Paris

Quelle merveille ! Un orgue baroque, tout neuf fabriqué en France, idéal pour jouer de la musique baroque et Jean-Sébastien Bach. C'est le grand organiste Michel Chapuis, venu en voisin (il habite près de Dole), qui s'extasie ainsi. Dans la manufacture d'orgue de Bernard Aubertin, à Courtefontaine dans le Jura, au milieu des établis, des copeaux de bois et d'acier, il déroule des somptueuses volutes de Buxtehude ou du Cantor de Leipzig. Il s'émerveille de la qualité des jeux: les trompettes et les flûtes, par exemple.

Voici en effet un instrument magnifique, tant par le soin apporté à l'élégance de son dessin et des buffets que par sa splendeur sonore, sa puissance souveraine dans le plenum et ses raffinements dans la plus extrême douceur.

L'instrument est le fruit d'une commande de la Ville de Paris, propriétaire de cent trente orgues sur les quelque deux cent cinquante que compte la capitale, dont vingt et un sont classés. L'orgue est destiné à l'église jésuite de Saint-Louis-en-l'Ile de Paris qui ne possédait plus d'instrument digne du lieu.

Pour l'instant, avant les derniers réglages, il trône encore dans l'atelier de Bernard Aubertin, facteur d'orgues, érudit ingénieux et d'un inépuisable enthousiasme, à qui l'on doit notamment les orgues neuves de Vichy ou de Vitry-Châtillon. M. Aubertin voulait pour Saint Louis un instrument qui se rapproche le plus possible de l'idéal musical de Bach, un instrument dans la grande tradition de l'Allemagne du Nord, fait pour le répertoire baroque et préromantique. Il a trouvé son modèle dans le grand orgue de Nanmburg (un Hildenbrandt de 1746), près de Weimar.

L'orgue est prêt. Il a trois claviers de 56 notes (avec des touches en os de boeuf et en ébène), possède 51 jeux et répond à deux exigences - essentielles pour Bach - s'agissant du roi des instruments : majesté et gravité. On peut y ajouter aussi quelque chose ici d'une légèreté française. M. Aubertin semble plutôt satisfait. Il y a de quoi l'être quand on, contemple cette merveille, commencée en 1999 et qui a tout de même nécessité quelque 20 000 heures de travail! Mais dans l'atelier de M. Aubertin le mot travail dément son étymologie et ne signifie nullement torture. Le lieu, d'abord : un ancien prieuré (qu'il a lui-même restauré) dans le paisible et profond village de Courtefontaine, vaste espace où tout se fait bien sûr à la main, travaux de force et de dentellière : on rabote des fouilles de fer, des planches de chêne et de châtaignier séchées à l'air, on bichonne des tuyaux dont certains datent du XVII, siède, on en fabrique de nouveaux, on fait des tests dans une salle d'harmonie. Douze ouvriers (dont cinq sont d'excellents organistes) ont participé à la construction complexe de l'instrument.

Bernard Aubertin aime rappeler toutes les compétences exigées pour un tel travail: «Ah, cela aussi est un grand plaisir, dit cet artisan-artiste dont la famille travaille le bois depuis 1815. La construction d'un orgue nécessite des savoirs très pointus sur l'architecture, l'histoire, les métiers du bois (charpentes, marqueterie, ébénisterie), la métallurgie et la science des alliages. C'est un travail très complexe où l'imagination, la rigueur doivent s'harmoniser pour le but essentiel et mystérieux: la beauté du son.» Le très exigeant M. Aubertin est donc plutôt content du résultat, même s'il rappelle qu'un orgue est continuellement perfectible.

Mais il lui reste quelques soucis d'importance. Le déménagement, un travail d'Hercule qui va se faire à la fin du mois. Il ne faudra pas moins de trois semi-remorques pour transporter 35 000 tuyaux, dont certains mesurent cinq mètres, et d'innombrables pièces. "C'est assez stressant, avoue le facteur". Mais il y surtout la dernière opération, extrêmement complexe: l'installation dans l'église Saint-Louis-en-l'Ile. Une opération semée d'obstacles et commandée par de nombreuses contraintes mais qui est elle aussi passionnante.

Si tout va bien, l'inauguration devrait avoir lieu au mois de juin. On ne sait pas encore qui jouera ce jour-là. C'est la paroisse qui en décidera. Beaucoup pensent que Michel Chapuis serait parfait. L'intéressé, à la modestie proverbiale, murmure que ce serait pour lui un grand honneur. Et pour les auditeurs une grande joie, tant cet artiste est un maître de l'improvisation, dans la grande tradition du XVIIIème siècle. «Ah, bien sûr, jouer ce vaste chef-doeuvre qu'est L'Art de la fugue sur un tel instrument, ce serait bien beau. Enfin, peut-être pas le jour de l'inauguration.»

Gageons que cet instrument nous réservera des moments intenses. Quelques esprits soupçonneux disent qu'un orgue tout neuf, fabriqué aujourd'hui, c'est un peu gênant pour interpréter de la musique d'il y a trois siècles. Même s'il s'attenue de plus en plus, un certain intégrisme «baroqueux» sur les instruments anciens continue de se manifester. Ça ne perturbe pas beaucoup M. Aubertin qui aime son instrument coloré, polyphonique plus que symphonique, et idéal pour la pratique de l'art subtil du contrepoint. Et le facteur fait volontiers sienne l'ironie de Boulez : «Les instruments d'époque? Pourquoi pas? Mais alors il faudrait aussi retrouver les oreilles d'époque.