L'engrenage de la technique

Notes de lecture (suite)
André Lebeau
nrf Gallimard 2005

Les hommes de notre temps sont confrontés à deux problèmes qui n'ont pas de précédent dans l'histoire de l'espèce; seule leur aveuglante proximité nous permet de les ignorer. Le premier est que, de leur naissance à leur mort, les individus qui forment l'espèce humaine doivent s'accommoder de changements qui, par leur rapidité, défient leur capacité d'adaptation et d'apprentissage. Ces changements engendrent dans la société des tensions à grande échelle, sources de conflits auxquels la technique donne les moyens d'engendrer des désastres. La confrontation latente entre les pays industrialisés et les pays sous-développés est l'effet de l'évolution technique ; elle a créé de profondes disparités entre des populations et, en outre, elle a effacé la distance qui, autrefois, les isolait. Mais, surtout, une inquiétude globale naît de cette croissance accélérée et rejoint les vieilles terreurs millénaristes auxquelles elle donne, pour la première fois, un fondement rationnel. Nous sommes en effet la première génération humaine, depuis les origines, qui se trouve confrontée aux limites de l'espace et des ressources de la planète et qui constate sa capacité à détruire le milieu dont dépend sa survie. Ainsi, le second problème est que nous atteignons un stade où s'amorce un conflit global entre l'évolution technique et la survie de l'humanité.

John von Neumann, dans un texte inspiré où il expose sa vision de l'avenir du monde, identifie les sources de ce conflit. Elles ne se résument pas à une désadaptation de la population humaine aux ressources que peut lui fournir la Terre et aux altérations irréversibles de l'environnement. Un conflit plus immatériel émerge entre le morcellement politique du monde et la capacité de la technique à l'affecter dans sa globalité. De nouvelles formes d'instabilité à grande échelle du système politico-économique se manifestent, qui étaient simplement inconcevables avant que n'apparaissent les moyens modernes de transports et de communications, et pour lesquelles manquent les moyens de prévision et d'action corrective. Von Neumann en assignait la cause à « l'environnement dans lequel le progrèstechnologique doit se réaliser [et qui] est devenu à la fois trop étroit et sous-organisé ». Cette conjoncture n'a pas de précédent dans l'histoire et la capacité de l'homme à l'affronter est le problème majeur de notre temps.

Certes, ce n'est pas la première fois, dans l'histoire de notre planète, que la vie bouleverse la zone où son influence s'exerce, la biosphère. Les immenses bancs de calcaire, les gisements de charbon, de pétrole et de gaz qu'exploite notre civilisation et même l'oxygène dans l'air que nous respirons témoignent de la puissance globale du phénomène vital. Mais l'histoire de la planète nous enseigne aussi que les espèces, et singulièrement les espèces supérieures, sont sujettes à s'éteindre. Il ne reste à peu près rien des végétaux qui peuplaient la forêt carbonifere, les dinosaures ont disparu et, beaucoup plus près de nous, la plupart des espèces animales qui côtoyaient les premières populations humaines de l'Europe se sont éteintes. C'est là le sort banal des espèces, mais pour ce primate enclin à croire qu'un dieu l'a fait à son image et qui, dans ses rêves, imagine qu'il lui appartient de peupler les immensités galactiques, se sentir promis à cette fin obscure est un angoissant cauchemar.

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Mis à jour le 26/12/2016 pratclif.com