1940-1945: Histoire tragique de mon oncle Allen frère cadet de mon père

De retour de Castilly Calvados où nous étions en maison d'hôte pour le mariage de Mathilde (notre première petite fille, fille de Florence) avec Romain Farra, j'ai reçu un mail de Sébastien Chauffour m'interrogeant sur mon oncle Allen, frère de mon père Albert, d'Hilda, d'Harold et de Frank Ratcliffe.

Sébastien Chauffour est conservateur de l'Institut National d'Histoire de l'Art INHA et à ce titre il fait des recherches sur la galerie de tableaux Knoedler qui était active à Paris jusqu'en 2011 rue des Capucines près de place Vendôme [lien]. Cette galerie avait été fondée en 1846 à New-York et avait ouvert ensuite des galeries à Pittsburgh (1897), à Londres (1908) et à Paris (1895). Knoedler avait fermé ses portes en 2011 à suite de plaintes aux États-Unis pour des fraudes en faux tableaux - authenticité et en provenance, par des acheteurs grugés et voulant en récupérer le prix élevé abusivement payé [lien].

Sébastien Chauffour m'a envoyé 13 documents d'archives de Knoedler Paris, conservés à la bibliothèque de Getty [lien]. Il y est question d'Allen, de sa position chez Knoedler et de la période de la guerre 1940-1945 jusqu'à son décès au sanatorium d'Enval dans le Puy de Dôme en 1945. Ces échanges m'ont permis de découvrir, à 80 ans, une partie tragique de l'histoire du frère de mon père: la période de cinq années tragiques 1940-1945 jusqu'à son décès. Ma cousine Jacqueline sa fille m'a confirmé ces informations.

Voici copie du mail de Sébastien Chauffour:


Knoedler, qu'on prononce Noeder (vous n'étiez pas loin en écrivant sur la page internet Nader, effectivement) était une très grosse firme de marchands d'art (archives conservées maintenant au Getty [lien]) spécialisée dans les maîtres anciens (Hals, Rembrandt, peintres français et anglais des 17 et 18e siècle) et dans la peinture française des années 1850 à 1914. Le bureau principal était basé à New York, avec deux succursales à Londres et Paris. La firme était aussi importante que Duveen ou Wildenstein et a fourni en tableaux tous les grands collectionneurs et musées américains, dont Andrew Mellon, Henry Clay Frick, etc.

La firme avait été fondée par Michael Knoedler à la fin du 19e siècle (la firme est parfois appelée dans la correspondance MKC pour Michael Knoedler & Co.). Dans les années 1930-40, la firme est dirigée par Carl Henschel petit-fils de Michael Knoedler (*).
On trouve dans les archives Getty copie d'une lettre d'Allen à Carl Henschel.

Les autres personnages de la correspondance :

- George Davey, chef du bureau de Paris. Exilé à Londres à partir de juin 1940. Il ne revient pas à Paris avant la fin de 1945. Il essaie de correspondre avec ses employés, notamment Allen Ratcliffe et Yvonne Bonnet.

- Roland Balay, petit-fils de Michael Knoedler et héritier de la firme. Passe l'Occupation en France où il vend une partie du stock de tableaux restés à Paris.

- Yvonne Bonnet-Raymundis, secrétaire du bureau de Paris. Passe l'Occupation à Paris ou en province.

J'ignore quel était l'emploi exact de Ratcliffe chez Knoedler. Je pense qu'il était comptable.
Mon cousin Harold Adam né en 1924, fils de ma tante Hilda, m'a dit qu'il était vendeur de tableaux et qu'il recevait une commission sur les ventes qu'il effectuait.

Qu'est devenue votre cousine Jacqueline Ratcliffe ? Dans une lettre d'Edith, il est dit qu'elle n'avait pas 10 ans en 1945. C'est en voulant retrouver sa trace que je suis tombé sur votre page internet (et l'histoire d'Allen mon cousin mort à Dachau).


Mon oncle Allen est né en 1894 [lien registre de famille]. Il avait fait la guerre en 1914-1918 dans l'armée anglaise, comme ses frères, mon père, Harold et Frank. Avant cette guerre, alors qu'il était âgé seulement de 15 ans (donc en 1909), il fut engagé par un marchand de tissus anglais pour lui servir d'interprète pour ses affaires en France jusqu'à Paris. Cet homme l'avait demandé à mon grand-père qui l'avait accepté. Cela n'a pas dû durer longtemps car Allen fut engagé par Knoedler très vite ce que révèle un des documents envoyé par Sébastien Chauffour [lien lettre de Davey]. Il était très apprécié car celui-ci qui fut choisi comme parrain pour Jacqueline.

Après l'armistice du 22 juin 1940, lorsque la France fut divisée en deux zones: occupée au Nord, libre au Sud, la chasse aux anglais (*) restés en France commença ainsi que celle des juifs plus tard. Les anglais de Calais et de sa région furent faits prisonniers et internés à l'Ilag VIII de Tost en Haute Silésie. Ce fut le cas de mon oncle Harold de 1940 à 1945. A Paris, dès l'arrivée des Allemands, les anglais cherchèrent à rejoindre l'Angleterre comme le fit mon père et sa famille. George Davey poussait Allen et sa famille à le rejoindre en Angleterre mais celui-ci ne suivit pas... Allen, Edith et Jacqueline tentèrent de rejoindre la zone libre, mais ils furent arrêtés à Ste Geneviève des Bois dans leur marche d'évacuation. Il quitta alors les siens pour passer la frontière en vélo et se retrouva à Bourganeuf dans la Creuse. Sans possibilité de travailler, sans ressources, il vivota près de 4 ans, tomba malade et fut hospitalisé au sanatorium d'Enval près de Riom dans le Puy de Dôme. Fin 1944 après la libération de Paris par les alliés débarqués en Normandie le 6 juin, il revint un moment à Paris, retrouva sa famille (Edith et Jacqueline) et reprit un moment ses activités à la galerie. Mais sa santé s'aggrava de nouveau; il dut retourner en sanatorium et y décéda peu après, fin mars 1945. Edith raconte cette souffrance dans une lettre à George Davey.
(*) l'Angleterre restée en guerre, ses ressortissants étant considérés comme espions.

Je n'ai partagé aucune circonstance de vie avec mon oncle Allen et ne le connais que pour en avoir parlé avec mon père, oncle Harold, tante Hilda, son épouse Edith et sa fille Jacqueline. C'est cette rencontre avec Sébastien Chauffour qui a été l'occasion de raconter son histoire. Les parents de Jacqueline avaient choisi George Davey le chef de la galerie de Paris comme parrain, ce qui témoigne de l'amitié que les deux hommes avaient l'un pour l'autre. Devenue adulte Jacqueline alla en Angleterre pour apprendre l'anglais (elle avait obtenu son passeport britannique en produisant le certificat de naissance de notre grand-père). Elle fut employée par une agence de travail temporaire et alterna divers petits boulots pendant deux ans avant de revenir en France ayant appris l'anglais, ce qui lui servit par la suite.

La Galerie Knoedler fut l'objet d'une attaque en justice par des acheteurs grugés pour fraude d'authenticité et d'origine des oeuvres vendues. Voir ici.

Retour à la page d'accueil Allen Rtacliffe

  1. Lettre d'Allen à Carl Henschel petit-fils de Michael Knoedler le fondateur, 15 octobre 1940
  2. lettre d'Allen à George Davey Londres, 12/10/1944 depuis le sanatorium d'Enval où il espère sortir guéri
  3. lettre d'Allen à George Davey Londres, 15/11/1944 depuis Paris, mais devant repartir en sanatorium
  4. Lettre de Gearge Davey à Knoedler New-York sur la situation de la galerie de Paris avec mention de l'état de santé de Allen et son re départ en sanatorium
  5. Copie de note 19/2/1945 sur l'état de santé d'Allen
  6. Lettre d'Edith 9/3/1945 à George Davey après le décès d'Allen
  7. Extrait de lettre 13/4/1945 de Carl Henschel ou George Davey sur Allen après son décès
  8. Extrait de lettre George Davey 18/4/1945 avec mention d'Allen
  9. Lettre d'Edith à Madame ??? après le décès d'Allen
  10. Lettre d'Yvonne Bonnet à Carl Henschel 24/07/1945 à où il est question d'Allen mon cousin mort à Dachau
  11. Lettre d'Yvonne Bonnet à George Harvey 24/07/1945 où il est question d'Edith et Jacqueline à Enval
  12. Lettre d'Edith à Madame Bonnet? en remerciement de ses condoléances